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Jean Genet – Le condamné à mort (1942)

Jean-Genet
Le vent qui roule un cœur sur le pavé des cours,

Un ange qui sanglote accroché dans un arbre,

La colonne d’azur qu’entortille le marbre

Font ouvrir dans ma nuit des portes de secours.

Un pauvre oiseau qui meurt et le goût de la cendre,

Le souvenir d’un œil endormi sur le mur,

Et ce poing douloureux qui menace l’azur

Font au creux de ma main ton visage descendre.

Ce visage plus dur et plus léger qu’un masque

Est plus lourd à ma main qu’aux doigts du receleur

Le joyau qu’il empoche ; il est noyé de pleurs.

Il est sombre et féroce, un bouquet vert le casque.

Ton visage est sévère : il est d’un pâtre grec.

Il reste frémissant au creux de mes mains closes.

Ta bouche est d’une morte où tes yeux sont des roses,

Et ton nez d’un archange est peut-être le bec.

Le gel étincelant d’une pudeur méchante

Qui poudrait tes cheveux de clairs astres d’acier,

Qui couronnait ton front d’épines du rosier

Quel haut-mal l’a fondu si ton visage chante ?

Dis-moi quel malheur fou fait éclater ton œil

D’un désespoir si haut que la douleur farouche,

Affolée, en personne, orne ta ronde bouche

Malgré tes pleurs glacés, d’un sourire de deuil ?

Ne chante pas ce soir les « Costauds de la Lune ».

Gamin d’or sois plutôt princesse d’une tour

Rêvant mélancolique à notre pauvre amour ;

Ou sois le mousse blond qui veille à la grand’hune.

Il descend vers le soir pour chanter sur le pont

Parmi les matelots à genoux et nu-tête« L’Ave Maris Stella ».

Chaque matin tient prête

Sa verge qui bondit dans sa main de fripon.

Et c’est pour t’emmancher, beau mousse d’aventure,

Qu’ils bandent sous leur froc les matelots musclés.

Mon Amour, mon Amour, voleras-tu les clés

Qui m’ouvriront le ciel où tremble la mâture

D’où tu sèmes, royal, les blancs enchantements,

Qui neigent sur mon page, en ma prison muette :

L’épouvante, les morts dans les fleurs de violette,

La mort avec ses coqs ! Ses fantômes d’amants !

Sur les pieds de velours passe un garde qui rôde.

Repose en mes yeux creux le souvenir de toi.

Il se peut qu’on s’évade en passant par le toit.

On dit que la Guyane est une terre chaude.

Ô la douceur du bagne impossible et lointain !

Ô le ciel de la Belle, ô la mer et les palmes,

Les matins transparents, les soirs fous, les nuits calmes,

Ô les cheveux tondus et les Peaux-de-Satin.

Rêvons ensemble, Amour, à quelque dur amant

Grand comme l’Univers mais le corps taché d’ombres.

Il nous bouclera nus dans ces auberges sombres,

Entre ses cuisses d’or, sur son ventre fumant

Un mac éblouissant taillé dans un archange

Bandant sur les bouquets d’œillets et de jasmins

Que porteront tremblant tes lumineuses mains

Sur son auguste flanc que ton baiser dérange.

Tristesse dans ma bouche ! Amertume gonflant

Gonflant mon pauvre cœur ! Mes amours parfumées

Adieu vont s’en aller ! Adieu couilles aimées !

Ô sur ma voix coupée adieu chibre insolent !

Gamin, ne chantez pas, posez votre air d’apache !

Soyez la jeune fille au pur cou radieux,

Ou si tu n’as de peur l’enfant mélodieux

Mort en moi bien avant que me tranche la hache.

Enfant d’honneur si beau couronné de lilas !

Penche-toi sur mon lit, laisse ma queue qui monte

Frapper ta joue dorée. Écoute, il te raconte,

Ton amant l’assassin sa geste en mille éclats.

Il chante qu’il avait ton corps et ton visage,

Ton cœur que n’ouvriront jamais les éperons

D’un cavalier massif. Avoir tes genoux ronds !

Ton cou frais, ta main douce, ô môme avoir ton âge !

Voler voler ton ciel éclaboussé de sang

Et faire un seul chef-d’œuvre avec les morts cueillies

Çà et là dans les prés, les haies, morts éblouies

De préparer sa mort, son ciel adolescent…

Les matins solennels, le rhum, la cigarette…

Les ombres du tabac, du bagne et des marins

Visitent ma cellule où me roule et m’étreint

Le spectre d’un tueur à la lourde braguette.

La chanson qui traverse un monde ténébreux

C’est le cri d’un marlou porté par ta musique,

C’est le chant d’un pendu raidi comme une trique.

C’est l’appel enchanté d’un voleur amoureux.

Un dormeur de seize ans appelle des bouées

Que nul marin ne lance au dormeur affolé.

Un enfant reste droit, contre un mur collé.

Un autre dort bouclé dans ses jambes nouées.

J’ai tué pour les yeux d’un bel indifférent

Qui jamais ne comprit mon amour contenue,

Dans sa gondole noire une amante inconnue,

Belle comme un navire et morte en m’adorant.

Toi quand tu seras prêt, en arme pour le crime,

Masqué de cruauté, casqué de cheveux blonds,

Sur la cadence folle et brève des violons

Égorge une rentière en amour pour ta frime.

Apparaîtra sur terre un chevalier de fer

Impassible et cruel, visible malgré l’heure

Dans le geste imprécis d’une vieille qui pleure.

Ne tremble pas surtout devant son regard clair.

Cette apparition vient du ciel redoutable

Des crimes de l’amour. Enfant des profondeurs

Il naîtra de son corps d’étonnantes splendeurs,

Du foutre parfumé de sa queue adorable.

Rocher de granit noir sur le tapis de laine,

Une main sur sa hanche, écoute-le marcher.

Marche vers le soleil de son corps sans péché,

Et t’allonge tranquille au bord de sa fontaine.

Chaque fête du sang délègue un beau garçon

Pour soutenir l’enfant dans sa première épreuve.

Apaise ta frayeur et ton angoisse neuve.

Suce mon membre dur comme on suce un glaçon.

Mordille tendrement le paf qui bat ta joue,

Baise ma queue enflée, enfonce dans ton cou

Le paquet de ma bite avalé d’un seul coup.

Étrangle-toi d’amour, dégorge, et fais ta moue !

Adore à deux genoux, comme un poteau sacré,

Mon torse tatoué, adore jusqu’aux larmes

Mon sexe qui se rompt, te frappe mieux qu’une arme,

Adore mon bâton qui va te pénétrer.

Il bondit sur tes yeux ; il enfile ton âme,

Penche un peu la tête et le vois se dresser.

L’apercevant si noble et si propre au baiser

Tu t’inclines très bas en lui disant : « Madame ! »

Madame écoutez-moi ! Madame on meurt ici !

Le manoir est hanté ! La prison vole et tremble !

Au secours, nous bougeons ! Emportez-nous ensemble,

Dans votre chambre au ciel, Dame de la merci !

Appelez le soleil, qu’il vienne et me console.

Étranglez tous ces coqs ! Endormez le bourreau !

Le jour sourit mauvais derrière mon carreau.

La prison pour mourir est une fade école.

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou

Que ma main plus légère et grave qu’une veuve

Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve,

Laisse tes dents poser leur sourire de loup.

Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,

Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.

Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,

Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,

Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire

Accueillir la rosée où le matin va boire,

Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.

Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !

Visite dans sa nuit ton condamné à mort.

Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,

Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.

Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.

On peut se demander pourquoi les Cours condamnent

Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !

Traverse les couloirs, descends, marche léger,

Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger,

Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord

Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,

Use de la menace, use de la prière,

Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

Les assassins du mur s’enveloppent d’aurore

Dans ma cellule ouverte au chant des hauts sapins,

Qui la berce, accrochée à des cordages fins

Noués par des marins que le clair matin dore.

Qui grava dans le plâtre une rose des vents ?

Qui songe à ma maison, du fond de sa Hongrie ?

Quel enfant s’est roulé sur ma paille pourrie

À l’instant du réveil d’amis se souvenant ?

Divague ma Folie, enfante pour ma joie

Un consolant enfer peuplé de beaux soldats,

Nus jusqu’à la ceinture, et des frocs résédas

Tire ces lourdes fleurs dont l’odeur me foudroie.

Arrache on ne sais d’où les gestes les plus fous.

Dérobe des enfants, invente des tortures,

Mutile la beauté, travaille les figures,

Et donne la Guyane aux gars pour rendez-vous.

Ô mon vieux Maroni, ô Cayenne la douce !

Je vois les corps penchés de quinze à vingt fagots

Autour du mino blond qui fume les mégots

Crachés par les gardiens dans les fleurs et la mousse.

Un clop mouillé suffit à nous désoler tous.

Dressé seul au-dessus des rigides fougères

Le plus jeune est posé sur ses hanches légères

Immobile, attendant d’être sacré l’époux.

Et les vieux assassins se pressant pour le rite

Accroupis dans le soir tirent d’un bâton sec

Un peu de feu que vole, actif, le petit mec

Plus émouvant et pur qu’une émouvante bite.

Le bandit le plus dur, dans ses muscles polis

Se courbe de respect devant ce gamin frêle.

Monte la lune au ciel.

S’apaise une querelle.

Bougent du drapeau noir les mystérieux plis.

T’enveloppent si fin, tes gestes de dentelle !

Une épaule appuyée au palmier rougissant

Tu fumes.

La fumée en ta gorge descend

Tandis que les bagnards, en danse solennelle,

Graves, silencieux, à tour de rôle, enfant,

Vont prendre sur ta bouche une goutte embaumée,

Une goutte, pas deux, de la ronde fumée

Que leur coule ta langue.

Ô frangin triomphant.

Divinité terrible, invisible et méchante,

Tu restes impassible, aigu, de clair métal,

Attentif à toi seul, distributeur fatal

Enlevé sur le fil de ton hamac qui chante.

Ton âme délicate est par-delà les monts

Accompagnant encore la fuite ensorcelée

D’un évadé du bagne, au fond d’une vallée

Mort, sans penser à toi, d’une balle aux poumons.

Élève-toi dans l’air de la lune, ô ma gosse.

Viens couler dans ma bouche un peu de sperme lourd

Qui roule de ta gorge à mes dents, mon Amour,

Pour féconder enfin nos adorables noces.

Colle ton corps ravi contre le mien qui meurt

D’enculer la plus tendre et douce des fripouilles.

En soupesant charmé tes rondes, blondes couilles,

Mon vit de marbre noir t’enfile jusqu’au cœur.

Ô vise-le dressé dans son couchant qui brûle

Et va me consumer ! J’en ai pour peu de temps,

Si vous l’osez, venez, sortez de vos étangs,

Vos marais, votre boue où vous faites des bulles.

Âme de mes tués ! Tuez-moi ! Brûlez-moi !

Michel-Ange exténué, j’ai taillé dans la vie

Mais la beauté, Seigneur, toujours je l’ai servie,

Mon ventre, mes genoux, mes mains roses d’émoi.

Les coqs du poulailler, l’alouette gauloise,

Les boîtes du laitier, une cloche dans l’air,

Un pas sur le gravier, mon carreau blanc et clair,

C’est le luisant joyeux sur la prison d’ardoise.

Messieurs, je n’ai pas peur !

Si ma tête roulait

Dans le son du panier avec sa tête blanche,

La mienne par bonheur sur ta gracile hanche

Ou pour plus de beauté, sur ton cou, mon poulet…

Attention ! Roi tragique à la bouche entr’ouverte

J’accède à tes jardins de sable désolés,

Où tu bandes, figé, seul, et deux doigts levés,

D’un voile de lin bleu ta tête recouverte

Par un délire idiot je vois ton double pur !

Amour ! Chanson ! Ma reine !

Est-ce un spectre mâle

Entrevu lors des jeux dans ta prunelle pâle

Qui m’examine ainsi sur le plâtre du mur ?

Ne sois pas rigoureux, laisse chanter matine

À ton cœur bohémien ; m’accorde un seul baiser…

Mon Dieu, je vais claquer sans te pouvoir presser

Dans ma vie une fois sur mon cœur et ma pine !

Pardonnez-moi mon Dieu parce que j’ai péché !

Les larmes de ma voix, ma fièvre, ma souffrance,

Le mal de m’envoler du beau pays de France,

N’est-ce assez, mon seigneur, pour aller me coucher.

Trébuchant d’espérance

Dans vos bras embaumés, dans vos châteaux de neige !

Seigneur des lieux obscurs, je sais encore prier.

C’est moi mon père, un jour, qui me suis écrié :

Gloire au plus haut du ciel au dieu qui me protège,

Hermès au tendre pied !

Je demande à la mort la paix, les longs sommeils,

Le chant des séraphins, leur parfums, leurs guirlandes,

Les angelots de laine en chaudes houppelandes,

Et j’espère des nuits sans lunes ni soleils

Sur d’immobiles landes.

Ce n’est pas ce matin que l’on me guillotine.Je peux dormir tranquille.

À l’étage au-dessus

Mon mignon paresseux, ma perle, mon Jésus

S’éveille.

Il va cogner de sa dure bottine

À mon crâne tondu.

Il paraît qu’à côté vit un épileptique.La prison dort debout au noir d’un chant de morts.

Si des marins sur l’eau voient s’avancer les ports,

Mes dormeurs vont s’enfuir vers une autre Amérique.