2004

Sid'aventure

 

Diarys :

 

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2000

1999

Sid'aventure

1981 : Apparition du sida. Etrange maladie venue d'ailleurs, de l'autre côté de l'Atlantique.


1983 : Le sida touche les hommes ayant des rapports homosexuels, les noirs et les drogués par voie intraveineuse. Pas de crainte à avoir, chérie. Nous ne serons jamais touchées.


1985 : On commence à en parler un peu plus de cette maladie et nos amis remplissent les cimetières peu à peu.


1986 : Je fais un test, tu en fais un. Juste pour rire, pour dire à nos copains que nous sommes solidaires. Joyeux Noël mon amour, tu es séropositive.


1991 : Tu as 250 T4, attention si tu descends en dessous de 200 c'est la merde...


1992 : Tu es vite descendue pour une solide fille comme toi. Prends tes médicaments, petit coeur, prends les tous. Ca fait mal? Tant pis pour toi, fallait pas jouer avec ton sexe comme ça. Ton sexe sans capote, ton sexe sans lubrifiant. Tout ce sang à jamais taché...


1993 : Tu ne souris plus, tu es maigre comme... Tu es un cadavre ambulant et tu me fais peur. Ta mère ne veux pas que je vienne te voir à l'hôpital, les médecins disent que je ne suis pas de la famille. Il faut que je te vois, que je te touche. Tu vas partir sans un dernier baiser?

 

1994 : Un an que tu n'es plus là. Tu as laissé dans l'appartement des milliards de "petit toi". Tu avais bien calculé ton coup. Tu as juste anticipé ta mort en écrivant un peu partout des petits mots d'amour dans notre deux pièces-cuisine-S.d.B. Partout, jusque dans les chiottes. Tu savais très bien que nos vies allaient se séparer. La tienne n'était plus rien. Et la mienne ?
Je ne sais même pas. Pour les autres je suis bien vivante mais moi là-dedans je me perds.

C'est bizarre, au début je voulais me foutre en l'air, histoire de te rejoindre nulle part. Le premier soir où je suis restée seule dans cet appartement j'ai eu cette soudaine impression que la mort était facile, qu'il me suffisait d'arrêter de respirer... Mais égoïste comme je suis, j'ai fini par m'endormir!...
Et puis les jours ont passé, un mois puis deux et maintenant un an. Quelquefois il m'arrive de ne pas penser à toi et c'est insoutenable. Tu as tout laissé de toi. Tes fringues, tes bouquins, ta brosse à dent, tes tampax et puis tu as laissé ton odeur. Ton odeur surtout. Celle qui rôde chaque nuit.

J'ai tout gardé, toutes les traces de toi. Tes cheuveux sur ta brosse, ta première dent de sagesse qu'on a été obligé de t'arracher parce qu'il n'y avait pas de place pour les autres.
Pourtant je savais bien que tu allais partir un jour, que tes yeux ... Tes yeux, ta bouche et ton coeur enfermés à jamais dans une petite boîte au Père Lachaise.
Pourtant je ne peux t'imaginer dans cette boîte, yeux fermés sur le monde et le temps...
Tu n'es plus là pour faire peur aux gens avec tes deux dents de vampires. Mais moi qu'est ce que je fous, pour quelles raisons devrais-je me battre? Je t'ai vu crever à petites feux devant moi, j'ai vu ton corps se flétrir et ta bouche s'assombrir. Je t'ai vu pleurer, souffrir et te battre contre cette saloperie.
Toi qui avais si peur de la mort...


Ce virus, pourquoi? Et ELLES qui n'ont pas compris que ça pouvait exister dans ton corps que j'aimais tant... Ton corps que je ne touche plus, tes lèvres qui ne m'embrassent plus... Ils ne me font plus rire du tout ces médecins, ces chercheurs et ces lesbiennes qui pensent que ça ne pouvait pas nous arriver. Ils ne me font plus rire tous ces gens qui tiennent des discours incohérents sur cette saloperie. Et moi, je culpabilise. Je culpabilise d'être toujours vivante.


Sans toi je suis perdue. J'ai si peur...
J'ai peur d'un sourire, d'un regard, d'un silence. J'ai peur des mots qu'il faut parfois prononcer. Aujourd'hui j'ai peur de l'amour, du désir et de la vie.
Je regarde à la télévision un film à la con avec des bandits, des flics et des femmes. ILS pourraient parler un peu plus de nous, perdues dans les villes avec nos yeux qui essayent d'envoyer de l'amour aux passants.


C'est bizarre le goût amer que laisse l'absence. J'aurai voulu vivre, simplement vivre avec toi. Pouvoir voir ton visage, ton sourire et ton regard chaque matin, caresser ta peau, prendre ta main chaque soir. Savoir que tu es là, que tu ne partiras jamais.
Et pourtant... Et pourtant aujourd'hui il n'y a plus rien.
Rien que du silence.
Ton silence qui fait écho a mon sida, mon silence qui répond à ton sida. Je t'aime petite fille perdue, et maintenant ça ne veut plus rien dire. Je me mens à moi même, je mens à tout le monde. Je te hais, je te hais-me. Tu es délivrée de ta souffrance, je suis prisonnière de mon malheur.
Et un jour on me demandera qui j'ai aimé et je dirai que cela ressemblait à de l'insaisissable, à du sable qui glisse entre les doigts, à du vent qui gémit entre des persiennes, et je dirai qu'il y avait comme un souvenir, que c'était une série de masques faisant croire qu'il y avait quelque chose de mystérieux caché sous la même forme apparente et je dirai que j'ai pleuré, craché, haï, battu, que je me suis recroquevillée un jour sur un plancher, nue, avec seulement une fenêtre fermée et le soleil de l'autre côté...


Tu avais 20 ans, tu étais belle et tu as traversé le miroir.

 

A plus tard ma jeunesse.

"Pourquoi tu m'as abandonnés ? T'as donc pas vu qu'j'étais trop p'tite ?"
Danielle Messia