Je les ai rencontrés comme on découvre la vie

Je les ai rencontrés un samedi midi à l’heure où la plupart des gens se mettent à table.
Je les ai rencontrés comme on découvre la vie.
Un froid sec et lumineux accompagnait mes premiers pas dans un monde totalement inconnu.
Pourtant je n’ai pas douté un seul instant que ma place était là où elle devait être.

Je me souviens de mon premier regard sur eux.
D’abord lui, si petit, si silencieux, un tube trop grand dans sa bouche si minuscule. Ce liquide qui en sortait.
Mais je n’avais pas peur.
Ensuite elle, ses cheveux déjà si nombreux, ses yeux mi-clos et sa main qui se refermait sur mon annulaire.
Je suis revenue avec eux près de la femme que j’aime.

Nous étions déjà une famille – heureuse – fatiguée – mais heureuse.
Eux serrés l’un contre l’autre dans leur couveuse. Nous à les regarder hébétées, ébahies, sereines et tellement heureuses.
Déjà nous étions en amour devant eux.

Je les ai rencontrés ce samedi midi de décembre. Je savais que je serai toujours là pour eux, qu’ils seraient désormais toute ma vie.
Je les ai rencontrés comme on découvre la vie.

Je me souviens être sortie de cet hôpital pour téléphoner à ma grand-mère de 90 ans. Lui dire qu’ils étaient arrivés, qu’ils étaient beaux, que j’avais hâte de lui présenter.
Je savais que le temps était compté. Elle n’a jamais pu les serrer dans ses bras, mais je sais que leurs visages l’ont accompagnée jusqu’au bout sur ces photos qui tapissaient le mur de sa chambre.

Je me souviens que tout est allé vite, qu’il a fallu apprendre les gestes. On n’est jamais préparé. On a beau lire, anticiper, s’informer. On n’est jamais vraiment préparé au choc de la rencontre.

Ils sont deux, et je savais qu’ils seraient forts ensemble. Nous sommes deux, et je savais que nous serions fortes ensemble.
Nous sommes devenus quatre et rien ne pouvait nous atteindre, nous séparer.

Je suis devenue zen en un instant. Une plénitude que je ne me connaissais pas.

Dans quinze jours il vont fêter leurs deux ans. Le temps passe si vite…

Nous sommes parfois épuisées, nous avons mis entre parenthèses beaucoup de choses qui faisaient notre vie avant. Mais rien ne manque.

Parce que je les ai rencontrés un samedi midi de décembre et que rien n’a plus été comme avant. Rien ne sera plus jamais comme avant.
Parce que je les ai rencontrés comme on découvre la vie.

Et que la vie peut être belle. Définitivement.

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    Pour écrire un seul vers

    Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

    Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke

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      J’ai 42 ans et je n’en reviens pas.

      J’ai 42 ans et je n’en reviens pas.
      Je commence à ressentir les douleurs tout au long du dos, la fatigue est ancrée en moi et les nuits se doivent d’être plus calmes. Je découvre que le maquillage ne rend pas plus jolie mais sert à cacher les imperfections qui s’installent de plus en plus sur mon visage. La récupération se fait plus longue et plus douloureuse. J’ai tiré un trait sur les nuits blanches. Je me suis mise à la gym pour entretenir un corps de plus en plus lourd. Les tâches de vieillesse apparaissent peu à peu sur mes mains, les rides se creusent. Je souris un peu plus du coup. Je ne prends pas de traitement à base d’oligo-élément ni de vitamine C mais j’ai arrêté de fumer. La musique que j’écoute, les ados d’aujourd’hui ne la connaisse pas.
      J’ai 42 ans et je n’en reviens pas.
      J’ai depuis peu un boulot d’adulte, un 4 pièces dans Paris, deux enfants. Oui je suis installée…
      Je vais au parc près des toboggans et du bac à sable. Je fais le ménage plus souvent mais je ne sais toujours pas repasser. Je range plusieurs fois par jour des livres, des jouets, des peluches négligemment abandonnés sur mon sol chauffé par l’immeuble.
      Je n’ai pas fait de grasse matinée depuis 16 mois et je ne suis pas certaine d’en refaire une un jour. Il parait que plus on vieillit et moins on dort tard. Je ne me couche plus à 3h du matin et il m’arrive parfois d’aller au lit à 21h30.
      Mon sens des priorités à changé, je ne vis plus pour moi. Et je ne m’en plains pas.
      J’ai 42 ans et je n’en reviens pas.
      La colère est encore là, bien ancrée en moi. Elle se manifeste autrement. Certains diront que je me cache derrière un écran d’ordinateur mais c’est par souci d’emploi du temps.
      Je sais maintenant ce que je veux faire de ma vie et mes rêves sont encore présents. Je planifie plus, je panique moins. La peur de mal faire s’est envolée un matin de décembre.
      Mon pessimisme ne me bouffe plus les entrailles, je l’ai apprivoisé.
      J’ai 42 ans et je n’en reviens pas. Je suis devenue adulte. Et ça ne me rend pas triste…

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